28 juin 2021

L'immoraliste

"Relu L'immoraliste, d'André Gide que j'avais lu à l'adolescence. Même sensation de malaise pour ce style à la fois lyrique et contourné, cette euphémisation permanente des relations sexuelles homosexuelles du héros (certes imposée par l'époque), sa fausse  culpabilité  à l'égard de sa femme, son narcissisme. La forme emprunte le schéma classique d'un récit fait par le narrateur (Michel) qui se confie à quelques amis proches. Le point que je n'avais pas vu lors de ma première lecture est la dimension sociale et coloniale du récit, son orientalisme tout comme la vision du monde paysan lors du retour à la propriété familiale. Guillaume Bridet, prolongeant les remarques formulées par Edward W. Said dans Culture et impérialisme, traite le sujet dans un article passionnant, dont j'extrais quelques remarques qui me semblent particulièrement justes : 

 

"Si L’Immoraliste peut à juste titre être considéré comme un roman d’initiation pédérastique écrit à mots couverts, il est aussi un roman réaliste qui met en scène très précisément le contexte à la fois social et colonial de cette émancipation par rapport à la norme hétérosexuelle. (...) Or, c’est précisément durant ses vacances en Tunisie et en Algérie, c’est-à-dire dans ces territoires arabes colonisés qui sont pour lui un espace de loisir, que le personnage de Michel quitte la sphère de la pure intellectualité et accède à une labilité désirante d’une extrême intensité. Suivant le schéma assez nettement identifiable d’une initiation – ici inspirée à la fois de Whitman et de Nietzsche, et censée donc révéler « l’être authentique, le “vieil homme” » –, il passe d’un état premier aliéné à un moment de crise, puis à une révélation qui le conduit finalement vers la libération échevelée." (...)